• Laetizia Barreto

Voter, un acte féministe?

Vous imaginez une Suisse où votre voix politique n'est pas prise en considération? Si aujourd'hui, nous, femmes, pouvons voter, c'est grâce à l'investissement de nos ancêtres militantes et socialistes.

suissesse qui vote 1964 Zürich
Premier vote ouvert aux femmes dans le canton de Zürich, en 1964 © Bibliothèque EPZ

Ce dimanche 7 février 2021 marquait officiellement les 50 ans de l’introduction du suffrage féminin au niveau fédéral en Suisse. N’est-ce pas complètement surréaliste pour notre génération d’imaginer que les mères de nos grands-mères ne pouvaient pas voter si elles le désiraient ou n’osaient pas avoir leur propre compte en banque?


confédération helvétique à la traîne

Affiche suffrage féminin suisse 1959

Lorsque l’on sait que de l’autre côté du monde, les femmes néo-zélandaises exerçaient leur droit de vote depuis 1893, on comprend pourquoi notre chère Helvétie n’a jamais eu la réputation d’être une patrie avant-gardiste. Par chez nous, les changements arrivent lentement. Voire très lentement, puisqu’en 52 ans, de 1919 à 1971, trente et une votations à propos du suffrage féminin ont été organisées et presque autant de fois rejetées.


La Romandie a su faire preuve de plus de souplesse puisque les cantons de Neuchâtel (59), Vaud(59) et Genève(60) avaient tous dès 1960 introduit un suffrage féminin au niveau communal et cantonal. Quelques années plus tard, en 1968, la Suisse rejoint la Convention Européenne des droits de l’Homme. Cependant, la Confédération exclut de l'accord l’égalité juridique entre les sexes: les suissesses ne sont pas bienvenues dans la gestion des affaires publiques.


Voter en tant que femme hier, qu'est-ce que cela signifiait?


J’ose à peine imaginer comment cela se présentait d’être une femme, il y a cinquante ans en arrière. Aujourd'hui, du haut de mes 28 ans, j'ai touché un peu aux études de genre, je suis témoin et actrice des nouvelles vagues féministes, des dénonciations d’abus engendrés depuis bien trop longtemps et j'apprends que certains de nos comportements sont toxiques et enferment aussi bien les femmes que les hommes de notre société dans des boîtes.


Alors, oui, je pense que d'aller donner ma voix lors des votations est important! Plus que ça, c'est un devoir. Même si la politique, c'est pas forcément ma tasse de thé, dans ma famille, il a toujours été important d'aller voter. Par curiosité, je me suis amusée à faire un petit tour de table auprès de quelques femmes de différentes générations de ma tribu pour tenter de réaliser à quel point mon droit de vote n'est pas acquis depuis si longtemps.


Jane et Nanou, fin de la génération silencieuse (Après-Guerre)


"Je suis toujours allée voter depuis toute jeune, tu vois, parce qu'on avait pu l'obtenir après tant d'années, il fallait aller voter et donc j'y allais, avec mes 4 mômes", me raconte Jane, ma grand-maman. En février 1971, elle avait 29 ans et son quatrième enfant avait à peine 9 mois. Le 7 février de cette année, elle se rappelle que c'était une victoire de pouvoir voter au niveau fédéral mais que ce n'était pas sa préoccupation principale.


Sa réalité de femme au foyer constituait pour elle la normalité de l'époque. Plus tard, en 1977, Jane retourne sur le marché du travail. Dans cette nouvelle vie, elle rencontre un nouvel homme avec qui, l'acte d'aller aux urnes le dimanche matin devient une tradition qu'elle apprécie réellement.


"Moi, je me sentais libre en tant que jeune fille, j'avais pas l'impression d'avoir des restrictions", m'explique la sœur cadette de Jane. Ma grande-tante, Nanou, était presqu'au terme de sa première grossesse le 7 février 1971. "Alors, évidemment, c'était pas ma première préoccupation à ce moment-là, mais j'étais très contente. D'ailleurs, je pense que c'étaient vraiment des c*** parce qu'ils auraient dû faire ça avant. Quand j'entendais à la télé que les femmes étaient faites pour rester à la maison faire la soupe, je trouvais ça lamentable! Je pense pas que mon papa pensait comme ça, c'est peut-être aussi pour ça que j'avais ce sentiment de liberté."


Laurence, Génération X


Ma maman avait huit ans en 1971. Dans sa tête d'enfant, elle se souvient avoir été vraiment étonnée d'apprendre que les femmes ne pouvaient pas aller voter parce que ça se faisait dans d'autres pays mais pas en Suisse. "J'ai un souvenir d'un avant et d'un après, je me souviens qu'il y avait une sorte de joie d'aller voter mais en même temps d'autres cantons avaient refusé ce droit. Je me souviens aussi en avoir discuté avec mes grands-mamans qui disaient 'mais est-ce qu'on va savoir et pouvoir bien faire?', c'était vraiment spécial pour elles".


Emilie, génération z


Année actuelle: 2021. Emilie, une des plus jeunes de mes cousines, a le droit de vote depuis deux ans. "J'étais vraiment contente de pouvoir aller voter. Je me rappelle d'ailleurs, qu'il y avait eu une votation juste après mon 18ème anniversaire et je n'avais pas reçu les bulletins de vote pour y participer. Ca m'avait énervée!", me dit-elle. Pour ma cousine de presque 20 ans, il est tout à fait normal que tout le monde puisse exprimer son avis. "Je ne trouve pas normal qu'à l'époque, les hommes parce qu'ils sont plus forts entre guillemets aient ce droit et pas les femmes".